Fin de l'aventure,
début d'une nouvelle ère
début d'une nouvelle ère
Pellicules vierges
Musiques encore silencieuses
Textiles à broder, coudre, tisser ou sculpter
Céramiques à pétrir
Toiles en attente de châssis, de couleurs et de traits
Photos à cadrer, instants à saisir, images à développer
Textes à écrire, voyelles et consonnes à assembler
Vies à inventer, idées à trouver, projets à accomplir, œuvres à réaliser
L'inventaire est inachevé, on continue, ailleurs et autrement.
Le site - physique - du Hang'art n'est plus.
Les ateliers de la rue Bernard Jugault ont tous fermé. La diaspora artistique a essaimé. Les petites entreprises se sont éparpillées. Seule, vaillante et résistante, Anne-Emilie et Sébastien est encore rue de Nanterre, à deux portes et trois pas des 28, 30 et 32, ses voisines.
Aujourd'hui, le Hang'art ferme les portes virtuelles de son blog, le meilleur blog artistico-culturel de l'Extrême-Nord de la banlieue Ouest®-est-il vraiment nécessaire de le rappeler ?
Encore un grand merci à tous ceux qui nous ont soutenus. La résistance à l'implacable déferlante immobilière aura duré presque trois ans.
Pour suivre les uns ou les autres, la tuyauterie internet est à votre disposition. Elle vous guidera vers les galeries, nouveaux ateliers, salles de projection ou de concert.
Au plaisir de vous croiser...
... Et, pour voir et lire, dans un avenir proche (pas lire dans l'avenir....) les travaux et les œuvres des hangart'iens prolifiques, vous avez le choix :
27 septembre, en librairie
Sortie de
Elephasme, rinolophon, cameluche et autres merveilles de la nature
de Philippe Mignon aux Editions des grandes personnes.
27 septembre, en librairie
Sortie de
Elephasme, rinolophon, cameluche et autres merveilles de la nature
de Philippe Mignon aux Editions des grandes personnes.
29 septembre, à La Courneuve
Portes ouvertes à L'Abominable (l'autre Cité du cinéma du 9-3, un autre cinéma)
De 14h à 20h
Entrée
libre
30 rue
de Genève
93120
La Courneuve
RER B La Courneuve-Aubervilliers
Tél. :
01 82 02 62 72
"Venez visiter nos locaux et nos installations, nous rencontrer et
partager un verre…
Dans les anciennes Cuisines Scolaires de la ville, nous avons installé développeuses et tireuses, chambre noire,
banc-titre, salles de montage, passages depuis et vers le numérique, tous les
outils - certains devenus rares ! - pour travailler le support film, que nous
mettons à disposition de nos adhérents pour produire.
A intervalle régulier,
tout au long de l’après-midi, nous projetterons quelques films qui ont été réalisés dans
notre atelier.
A 20h30 au cinéma L'Etoile
Entrée
libre
1 allée
du Progrès
93120
La Courneuve
En clôture des Portes ouvertes, le cinéma L’Etoile nous accueille le
temps d’une soirée. Elle débutera par le premier épisode, consacré à L’Abominable, d’une série documentaire sur les espaces
collectifs de travail et se poursuivra avec quatre films réalisés dans notre laboratoire, s’appropriant chacun à sa manière les
principes techniques du cinéma afin d’en explorer les possibilités."
Jusqu'au 6 novembre
Michèle Forest et les infatigables Exploratrices exposent jusqu'au 6 novembre aux Ateliers de Paris
30 rue du Faubourg Saint-Antoine, à Paris, évidemment, dans le 11e
Entrée libre, 10h-13/14h-19h. Toutes les infos sur Paris.fr

Une prochaine fois
Éric Turlot et le ZikJaz trio live at Dorothy’s Gallery : ça jazzait 27 rue Keller à Paris dans le 11e
Ambiance US et Jazzy
C'était vendredi 21 septembre, c'est passé, snif, mais pour en savoir plus ou écouter le trio bientôt, chic : Dorothy's Gallery ou le site d'Éric.

Jusqu'au 26 octobre, c'est à Tulle que ça se passe pour Béatrice Nodé-Langlois
Et en prime,
une vue depuis l'atelier ardéchois de Béatrice,
qui nous offre en cadeau d'au revoir une nouvelle...
... sérénissime !
SEPT
FOIS VENISE
J’suis verte. J’ai
manqué mon train. Il est
seize. Il partait à treize". Je
tombe, gare de
Bercy, sur ce cri lancé dans un
portable.
Je tombe sur ce cri, mais je ne tombe
pas.
Loin d’être verte, je rougeoie de m’être
trop
dépêchée. Première arrivée du groupe
qui
m’emmène à Venise, je trompe mon
attente
en chantonnant : "Il est seize.
Il partait à treize".
Un refrain pour comédie musicale. On
enchaînerait à un train raté une
ribambelle de
quiproquos rocambolesques. "Il
est seize. Il
partait à treize" reprendrait au
final, en dansant,
un choeur de voyageurs...
Quatorze heures plus tard, à la station Santa
Lucia, l’embarcadère du vaporetto
roule doucement
sous nos pieds. La nuit en train ne m’a
pas apporté le bercement espéré. Elle
a été
heurtée, insomniaque et bruyante, mais
vient
de s’effacer.
Trois mastodontes des mers croisent
devant
l’horizon. J’apprendrai qu’il s’agit
du "Ruby
Princess", du "Costa
Victoria" et du "Sea Star".
Ces trois immeubles flottants baladent
sans
émettre un son et sans faire un pli
dans l’eau
leurs neuf étages de cabines, leurs
trois mille
touristes, leurs mille hommes d’équipage
et
leurs piscines, salles à manger,
salles de sport,
salons... j’en oublie, bien sûr...
Certains obèses
donnent cette impression d’immense
placidité...
On ne les voit pas se déplacer. Mais
qu’on
les lâche des yeux et, l’instant
suivant, on ne les
retrouve pas à la place où on venait
de les voir.
On s’inquiète près de moi : "Les
dégâts que ça
doit faire. Ça doit saper les pilotis".
Tu parles !
Il fait chaud. La grande lumière bleu
gris blesse
les yeux. Un voilier trois mâts sans
voile est
accosté pas loin. Une foule agitée se
presse
autour du vaporetto. La même foule qu’aux
heures de pointe dans le métro
parisien. A
Venise comme à Paris, on se sent pris
dans des
intimités forcées, des bousculades,
des piaillements,
gloussements, rigolades et agacements.
Les mêmes commandements se font
entendre,
"laissez descendre, poussez pas,
écartez-vous,
laissez monter" mais en
italien... Les regards
ont beau se fuir, inspecter une rive
ou l’autre,
se perdre dans les remous crème
fouettée de
l’eau, errer d’une vedette-taxi à
moteur à une
gondole noir et or -"le mythe est
cassé, j’entends.
J’ai vu un gondolier appeler sur un
portable"-
entre voisins serrés les uns aux
autres,
comme entre sardines en boîte, on se
touche
forcément, au moins des yeux. On s’inspecte
mutuellement l’épiderme, le grain de
la peau,
sa finesse, sa couleur, ses ombres, sa
pâleur, ses
poils, ses plissotis, ses boutons, points
noirs, et
le reste... Pour les enfants que nos
tailles adultes
empêchent de respirer, c’est pire.
Souvenir de la petite
fille que j’étais quand je
suis arrivée pour la première fois, à
Venise, au
tout début des années 50. Après quinze
jours
de vacances en Autriche, son père s’était
levé
un matin en déclarant que la guerre
était
finie depuis plus de cinq ans et qu’il
refusait
d’être aux ordres d’une pluie
cafardeuse. Sa
femme, ses quatre enfants, leurs
valises et lui
s’étaient donc empilés dans la
voiture.
Direction : l’Italie. Ils avaient
passé des cols
de montagne. Quand la route longeait
des
abîmes, la mère enfonçait ses ongles
dans les
épaules de la petite fille. Ils
avaient fait une
pause dans les Dolomites, à Cortina
d’Ampezzo, et avaient mangé de la
polenta
devant des aiguilles de rochers que
son père
et ses frères se promettaient d’escalader
-un
jour... La voiture une fois rangée
dans un
garage gigantesque qui rappelait une
image
de la tour de Babel, ils avaient
déjeuné dans
une trattoria vénitienne sur un balcon
étroit,
au-dessus d’un canal sombre qui
sentait la
vase. Je ne jurerais pas que du linge
y séchait
sur une corde, avec des draps, des
serviettes,
des culottes et des chemises de corps,
mais
c’est vraisemblable. Pendant ce repas,
un sac
d’épluchures de légumes et d’arêtes de
poisson
avait frôlé la tête de la petite
fille. Il
venait d’un étage au-dessus, et avait
éclaté
avec de grands plouf et de splendides
éclaboussures
dans les eaux du canal. Aux tables
voisines, personne n’avait même
sursauté. La
chaleur était épaisse, Venise sentait
le pourri,
la famille comportait quatre jeunes
enfants.
Les parents avaient décrété Venise
encore mal
remise de la guerre et pris pension au
Lido,
dans un vieil hôtel à véranda de bois
dont la
peinture s’écaillait. On y servait au
petitdéjeuner
des pyramides de fruits comme ces
enfants de la guerre ou de l’immédiate
aprèsguerre
n'en avaient jamais vu. Au pied de cet
hôtel s’étendait du sable, une longue
plage de
sable brûlant qui ne connaissait ni
chaise longue
ni parasol, mais que bordaient de
vieux
eucalyptus argentés et forts en
parfum... Ce
premier séjour à Venise n’a laissé
aucun souvenir
de musée ou de monuments à la petite
fille. Quand elle y retournera, des
années
plus tard, pour un séminaire de
sociologie de
l’art, il lui semblera découvrir la
piazza San
Marco, ses arcades, sa basilique
bulbeuse, et
son campanile dressé. Elle en déduira
que sa
mémoire avait été monopolisée par le
volontarisme
de son père, des images de montagne,
un paquet d’ordures, la beauté d’une
plage et... une tortue. Coursée au
bord de la
mer par un de ses frères, cette tortue
avait été
rapportée à Paris dans une boîte à
chaussures,
percée de trous. Repas après repas,
tout le
temps du voyage, les enfants s’étaient
appliqués
à renouveler sa provision de laitue
fraîche
et, à peine rentrés chez eux, s’étaient
souciés de rompre sa solitude en l’expédiant
dans la baignoire rejoindre le poisson
rouge
qui y attendait leur retour. Seulement
la tortue,
transformée en bolide, n’avait fait qu’une
bouchée de la queue frétillante de ce
poisson dont, un instant encore, elle
avait
laissé flotter la tête ébahie.
Aucune tortue, aujourd’hui. Aucun animal
lent et balourd, aussi corseté qu’un tank
miniature, pour m’apprendre d’un coup
de
dent meurtrier qu’aucune guerre ne s’achève
sans qu’une autre commence... Autour
du
vaporetto qui descend le Canal Grande,
il n’y
a que le ciel, le soleil, la mer. Et
une suite de
palais délicats aux façades colorées,
ponctuées
de fenêtres à l’ogive fine qui font
penser à des
notes de musique. Une corde neuve
grince sur
sa bitte d’amarrage. Quelques-unes de
ses fibres
de surface ont éclaté et brillent,
tels des
cheveux follets, blond vénitien. Le
jeune
homme qui s’occupe, toutes les trois
ou quatre
minutes, de tirer sur cette corde pour
amarrer
le vaporetto à un embarcadère ou pour
l’en
détacher, a le biceps bronzé et, sur
les mains,
des gants de cuir noir. Les jours
suivants, j’en
remarquerai dont les gants clairs, et
non
moins élégants, seront du genre
"golf". Une
jeune femme en portera, m’a-t-il
semblé, en
caoutchouc bleu roi. Après une nuit en
train,
je me sens sale et moulue. Mais je
suis ravie
d’être ici et subis les vagues
humaines qui me
ballottent, non comme une empoignade
pénible,
mais comme une embrassade d’accueil.
Une fois nos affaires déposées dans nos chambres,
il est temps de déjeuner. Problème
classique
de la vie en groupe. Suivre le
mouvement ? Ou faire bande à part ? En
sautant
le repas, je gagne du temps libre.
Rendezvous
est pris à l’Arsenal, devant l’entrée
de la
Biennale d’Art Contemporain, but (ou
prétexte ? )
de ce voyage... Je marche devant la
lagune, le long d’un quai plat, coupé
de ponts
qui jouent à saute-mouton au-dessus
des
canaux secondaires. La foule est
dense. On lui
vend des boissons, des journaux, des
souvenirs.
La lumière est intense. Rayonnante.
Saturée d’azur et d’or. Quelle
prétention
insensée me pousse à chercher ici,
dans un des
lieux les plus connus du monde,
quelque
chose qui ne soit qu’à moi ? L’île de
San
Giorgio Maggiore se trouve juste en
face, avec
sa basilique blanche, conçue par le
Palladio à
l’image d’un temple grec, et son
monastère
attenant.
En février 1968, une
jeune femme dont j’ai du
mal à croire qu’elle était moi a
participé à un
congrès de sociologie de l’art, dans
ce monastère,
siège de la Fondation Cini. Que
faisait-elle
donc à ce congrès, elle qui ne serait
jamais
chercheuse – sinon de midi à quatorze
heures,
de cheveux à couper en quatre, et de
petites
bêtes imperceptibles pour ses
proches... ?
Réponse : vivant accrochée à un stylo
comme
une moule à un rocher, elle avait
adressé
quelques nouvelles à Jean Duvignaud,
écrivain
et sociologue dont elle avait suivi
les cours à la
Sorbonne. Il lui avait répondu de
Chebika, en
Tunisie et conseillé d’écrire un roman
plus
facile à faire éditer. À son retour,
il l’avait
publiée dans sa revue, "Cause
Commune", et
invitée à participer à plusieurs de
ses séminaires,
dont ce congrès à San Giorgio
Maggiore...
De Venise, elle avait envoyé cette
carte à ses
enfants : un chat faisant le gros dos
sur le
Rialto qui faisait lui-même le gros
dos au-dessus
du Canal Grande... Mais le congrès ?
Quels souvenirs garde-t-elle du congrès
?
D’abord ceux de conférences, de
débats, de
présentations de dramaturgies off, de
radios
libres, d’avant-garde en art graphique
et de
films underground -des films canadiens
notamment, remplis de détails
quotidiens,
comme vus à la loupe-... Elle y avait
entendu
exalter la subversion, l’imagination
au pouvoir,
la liberté de créer et de penser, l’expérimentation
et l’attention au monde en train de
s’inventer. Mais elle y avait aussi
appris que
"les Noces de Cana" de
Véronèse, l’énorme
tableau du Louvre, avait été enlevé
par
Napoléon au réfectoire de San Giorgio.
Des
hommes à l’esprit libre pouvaient à la
fois
interroger la culture, et en
plaisanter avec leurs
voisins et voisines de table. À l’Accademia,
ils
lui avaient présenté "La
Tempesta" de
Giorgione ; au Correr, "Les
Courtisanes" du
Carpaccio, tableau rebaptisé "Les
deux dames
Vénitiennes", et, devant la
statue équestre du
Colleoni, les guerres européennes au
XVe siècle...
Il avait été question qu’elle
intervienne,
mais une demi-journée de colloque
avait dû
être supprimée... Elle se demande,
aujourd’-
hui, si, prenant la parole en public,
elle aurait
eu le cran d’évoquer ce qui lui
arrivait. Passée,
en un vol d’avion, d’une existence de
mère de
famille dans un trois pièces en
banlieue parisienne
à quelques moments partagés avec des
intellectuels aussi curieux et ouverts
que
Georges Pérec, Edgar Morin, Jean
Bloch-
Michel, Pierre Scheffer, Jean-Jacques
Lebel,
elle s’était sentie plus secouée par
leur contact
que par n’importe quel film d’art et
essai, mise
en scène théâtrale de nudités et de
cris, ou
exhibitions en galerie, combinant
provocations,
récupérations et détournements...
Quand sonna la fin de cette
re/création, la
jeune femme s’en retourna à ses amours
d’enfants
et de mari. Mai 68 allait l’y cueillir
au
tournant.
Aujourd’hui qu’aux éternelles rides de
l’eau
et des marbres s’ajoutent celles de
mon âge,
je suis à Venise pour la Biennale d’Art
Contemporain 2011, appelée
"Illuminazioni"
par un jeu de mot que la guide
officielle, qui
n’appartient pas à notre groupe,
souligne dès
l’entrée de l’Arsenal.
- Dans Illuminazioni, dit-elle, il y a
IllumI et
Nazioni... Une façon d’exprimer que le
contexte politique et social ne laisse
pas indifférent
l’art contemporain mis en lumière dans
cette Biennale... Allez, on avance !
Dans la première salle de l’Arsenal,
une ribambelle
de façades d’armoires vieillottes,
balafrées,
et déglinguées, disposées en forme de
paravents... une toute petite et très
antique
maison chinoise, nichée en hauteur, de
celles
qu’on appelle "pigeon
houses"... Je suis la
guide, vois ce qu’elle nous dit de
voir et écoute
ses paroles -jusqu’au moment où je me
découvre fascinée par tout autre
chose- : l’immense
salle à hautes colonnes galbées où
nous
venons d’entrer et à laquelle je
trouve une
ampleur de temple égyptien.
... Intermède sur cet Arsenal de la République
Sérénissime, dont la salle de La
Corderie où
nous nous trouvons n’est qu’un
élément. Sa
construction a commencé en 1104. Plus
de
neuf cents ans nous y contemplent
donc. Ses
bassins et ses bâtiments sont entourés
de trois
kilomètres de murailles crénelées de
briques
rouges. Il fut entre le XIVe et le
XVIe siècles,
la plus grande usine du monde. Le
travail à la
chaîne y a été pratiquement inventé.
Jusqu’à
seize mille ouvriers, tous corps de
métiers
confondus, y ont travaillé. Un bateau
par jour
en sortait. Entre deux conflits, les
galères militaires
étaient utilisées pour le commerce.
Quand on a voulu l’embellir à la
Renaissance,
d’authentiques colonnes antiques y ont
été
transportées. Je veux croire qu’il s’agit
de celles
qui m’impressionnent...
- Cessez de vous distraire ! devrait
me gronder
la guide si nous étions en classe.
Mais il faut plus qu’une tête en l’air
pour
déranger celle qui poursuit sa
récitation apprise
par coeur. Me remettant à l’écouter,
je suis
frappée par l’aspect autoritaire
-limite sectaire,
au moins impérialiste- de ses paroles.
Jamais
d’interrogation ou de curiosité devant
les
oeuvres qu’elle présente. Rien que
louanges
convenues. Il n’est à chaque fois
question que
de projet conceptuel et des techniques
employées. Toutes les dizaines de
phrases, on
vous précise "ce que l’artiste a
voulu" et "ce
que les visiteurs sont invités à
voir".
Une fois lancée dans le "mauvais
esprit"
( enfant, on m’accusait de "faire
la forte tête" )
j’entends :
- La chose particulière de cette
artiste c’est sa
façon de travailler : elle se sert de
matériaux
autour d’elle...
Un ricanement lui répond sous mon
crâne :
- Ah vraiment ? cette artiste se sert
de matériaux
autour d’elle ? quelle originalité !
mais
pour qui nous prend-on ? Pour un
troupeau,
bien sûr...
Un autre artiste est censé
"chercher à nous faire
voir la différence entre lumière
naturelle et
lumière artificielle". Merci
bien, cher artiste !
Plus loin, nous nous trouvons devant
une longue
et étonnante sculpture composée de
matériaux
hétéroclites à allure de dragon. Je
prends
plaisir à la regarder sous différents
angles
quand j’entends expliquer que
"les chambres
à air qu’il comporte sont liées à la
figure de
l’homme et les rubans à celle de la
femme"...
Et ça se pique d’avant-garde !
Ailleurs Mondrian a été mis en kit, ou
plutôt
en gommettes géantes pour classes de
maternelle...
Plus loin, il y a la reproduction en
cire
d’une statue qui fondra tout le long
de la
Biennale... Des projections d’eau de
Javel sur
des panneaux de soie sauvage d’une
dizaine de
mètres de haut qui, vues de loin,
donnent l’im
pression d’épis de blé... Des
escaliers fabriqués
en verre à miroir qu’on nous dit
"inspirés des
escaliers du Tintoret" et sur
lesquels l’artiste
"est intervenue par des
projections de peinture
et des bris de verre"... Quand
même ! Pour peu
qu’on ait dans l’oeil même une très
mauvaise
reproduction de la "Présentation
de la Vierge"
par le Tintoret, comment ne pas s’agacer
?
Qu’on ne s’y trompe pas. Je n’ai rien
contre un
art ouvert aux multimédia. -Qu’il
emprunte à
la mémoire autant qu’à l’invention-
bien sûr.
Le faux-semblant m’intéresse. L’hétéroclite
aussi... Et le chaotique, la matière
amoncelée,
abîmée... Je suis sensible à l’usure,
la salissure,
la fragilité... Bref, à tout ce qui
vous met le nez
sur les violences, les angoisses, les
incohérences,
les rêves de métamorphose du temps présent
et ses efforts pour produire quelque
chose... Je n’ai aucun mal à admettre
qu’un
artiste, qui en a la place, fasse une
collection
internationale de poubelles. Donner à
voir des
objets devant lesquels on passe tous
les jours
sans faire attention -parfait.
Ce qui me manque ici, et me manque
gravement,
c’est l’absence dans le discours qui
présente
cet art -dont l’ambition affichée est
de
monopoliser le nom d’"art
contemporain"- de
toute référence à l’émotion, l’intime,
l’incertitude,
bref à la complexité, pour se limiter
à
une fiche signalétique cent pour cent
cérébrale.
Comment s’appelle cette oeuvre ? en
quoi
est-elle faite ? quel est le nom de
son auteur ?
quelle idée veut-il faire passer ?
... Oh, je sais bien que Duchamp...
Oui,
Duchamp... Justement Duchamp,
"peut-on
faire des oeuvres qui ne soient pas d’art
? "...
N’est-ce pas réduire grossièrement
cette
réflexion qu’utiliser sa
"Fountain", refusée en
1917 par la société des artistes
indépendants de
New-York, comme alibi pour tout ce qui
est
rentable : le simplisme, l’enfumage
des foules,
la paresse émotionnelle et manuelle de
certains
artistes, et leur soif de se faire
prendre pour des
intellectuels, doublés d’hommes d’affaires
?
Après-midi dans les Giardini ( les jardins) à
naviguer du pavillon d’une nation à un
autre.
Je ne suis cette fois aucun guide. Je
ne suis que
moi. Simplement moi. Avec un plan pour
m’aider à me repérer. Il fait beau, et
même
chaud. Des groupes pique-niquent au
bord
d’un canal. D’autres s’offrent au
soleil ou le
prennent, question de point de vue. On
mange et on boit dans un bar tout en
lignes
obliques et fracassées. Des jaunes
fluo s’y combinent
à des noirs et des blancs intenses...
Dans ces jardins publics qui
ressemblent à un
grand parc d’attractions sous les
arbres, un
certain nombre de nations possèdent,
depuis
des dizaines d’années, des
"pavillons" à l’architecture
variée. Pendant la Biennale d’art
contemporain, chacun de ces pavillons
abrite
une installation d’Art contemporain.
De là à
prendre l’oeuvre présentée dans un
pavillon
pour l’image -une sorte de drapeau- de
la
nation qui héberge cette oeuvre, il n’y
a qu’un
pas que je franchis avec naïveté.
Est-ce que
"pavillon" ne signifie pas à
la fois drapeau, et
construction légère ?
J’en parle à Annick - ou Sylvie ? -
que je croise :
- Non mais... tu as vu comment la
Suisse se
présente ? N’est-ce pas incroyable ?
Annick -ou Sylvie ?- m’explique
gentiment
que je n’ai rien compris. La Suisse,
pour
reprendre mon exemple, ne "se
présente" pas,
comme je le dis, à travers l’oeuvre qu’elle
héberge. Elle invite simplement un
artiste -en
l’occurrence Thomas Hirschhom- à
exposer
une de ses créations dans ses murs.
- C’est clair ?
- Limpide.
Je sais désormais qu’il ne convient
pas de faire
d’amalgame entre la nation invitante
et l’oeuvre
exposée. Ce qui ne m’empêche pas de
poursuivre
mon jeu. Quelle image plus ou moins
consciente, une nation donne-t-elle d’ellemême,
en montrant telle ou telle oeuvre ?
Pour la Suisse, ça me semble en effet
incroyable.
Le pays de la rigueur, de la banque et
du
chocolat ferait-il des cauchemars de
déménagement
? Du sol au plafond, il n’y a dans son
vaste pavillon qu’objets enrubannés de
scotch
brun, papier kraft, papier bulle et
carton
d’emballage. Tout sens dessus dessous,
comme
dans mon atelier et celui d’une
dizaine d’autres
artistes quand, en juillet dernier,
nous
avions dû mettre les bouts pour cause
d’expulsion...
Les Etats-Unis, eux, s’habillent en
temple
grec, écrivent leur nom en lettres
latines,
chantent Gloria, confondent tank et
tapis de
jogging, guerre et sport, orgue et
distributeur
automatique d’argent... La France
renonce au
volontarisme, voire aux "idées
claires et distinctes"
de notre Descartes, pour parler chance
et hasard... La Corée du Sud exhibe
des
uniformes militaires joliment fleuris,
des leurres
scintillants, des impacts de balle
dans des
miroirs, et différentes phases d’une
lutte entre
un homme et un robot... La Grèce se
montre
nue et primordiale -murs blancs et
étendue
d’eau- comme ses dieux antiques et ses
villages
traditionnels. Réduite à presque
rien... La
Belgique voit double et angoissé. N’expose-telle
pas une série d’oeuvres composées de
deux
plaques de verre superposées, chaque
plaque
étant peinte différemment ? L’effet
peut être
intéressant. Mais est-ce que l’ensemble
ne
risque pas de se casser et de se
dédoubler ?...
Au Venezuela, on se moque du monde. De
notre monde. Une fresque murale
colorée présente,
sous forme de figures humoristiques,
quantité de nos personnalités
contemporaines
ou mythiques... La Russie affiche sa
nostalgie
de cohérence en plaçant, au centre de
la salle
principale, un des faisceaux composés
de quatre
poteaux, massifs et costauds, faits d’un
bois
ligneux, noirci par le temps et les
mouvements
de l’eau, qui servent ici, à Venise,
pour l’accostage
des vaporetto. Plus loin, tout se
délite : kaléidoscope
et labyrinthe d’images... Le
Japon n’a pas fini de digérer sa
dernière catastrophe.
On entre en effet dans un pavillon
plongé dans le noir. Une main
invisible vous
guide jusqu’à ce qui, une fois la
lumière revenue,
se révèle être la margelle d’un puits
apparemment
sans fond. La pièce apparaît alors
ceinte d’un film d’animation figurant
des
démolitions, suivies de gigantesques
déferlantes...
Israël part éternellement en exode. Au
départ, de vieilles godasses enfoncées
dans la
neige et le givre. À l’arrivée, une
plage de
Méditerranée. Et entre les deux, la
tuyauterie
et les robinets d’une conduite de
gaz... Tchek
et Slovak Republics : glaces
déformantes et
choses cassées ... Brésil, image de
dèche, graffiti
pauvre, tête de poisson dans du sel. "Hao
no functiona"... Serbie, bizarroïde. Entre autres
images surréalistes : une barque avec
des
roues, une svastika retravaillée pour
évoquer
l’aigle d’Autriche-Hongrie, une autre
svastika
en biais et en rouge... La Hongrie,
byzantine
et illuminée... La Finlande déclare
"all structure
are instable". De la peinture
blanche
recouvre d’anciens graffiti... L’Allemagne
s’est
transformée en chapelle funéraire. En
hommage
à un acteur et metteur en scène...
L’installation du pavillon de La
Grande-
Bretagne s’appelle "I
impostor" (moi, l’imposteur)
On y entre au compte-goutte. Au bout
de dix minutes, je renonce à faire la
queue. Je
lirai qu’il s’agissait d’une maison
turque imbriquée
dans des ruines anglaises...
... J’ai raté plusieurs pavillons. Tant pis. Assez
de dispersion pour la journée. Une
bière solitaire
via Garibaldi ramène mon troisième
séjour à Venise. La jeune femme que j’avais
été, et qui, à peine majeure et
licenciée de
sociologie, s’était jetée à coeur et
corps perdus
dans un mariage d’amour, venait d’être
rejetée
par ce mari pour quelques mots, d’une
importance
vitale pour elle, qui relevaient,
selon lui,
de l’intolérable. Un gap culturel
entre époux
qui, vu avec le recul du temps, s’inscrivait,
à
quelques nuances près, dans le grand
remueménage
des années 70. Leur divorce venait
d’être prononcé quand, pour la
troisième fois,
elle vint passer quelques jours à Venise.
Elle y
logeait sur l’île de la Giudecca, à l’hôtel
Cipriani où la grande entreprise de
communication
dans laquelle travaillait son nouveau
compagnon tenait une réunion
internationale
sur l’innovation, aussi solennelle que
festive.
L’hôtel était le luxe même, mais les
fenêtres de
leur chambre ouvraient sur la campagne
et des
cultures maraîchères. L’emploi du
temps de la
visiteuse fut simple. Courir dans la
journée au
hasard des rues, des campi, des
églises, des
musées... Flairer seule la ville...
Puis rejoindre,
en début de soirée, les cadres sup'.
pour un
apéritif au caffé Florian et un dîner
dans une
trattoria à la mode, avant de finir la
soirée au
Harry’s bar où elle crut se distinguer
en
"piquant" un cendrier -un
geste inscrit en
réalité dans la sociologie de cette
époque et de
ce milieu-.
Une autre année (les temps désormais se chevauchent,
je n’en retrouve plus les dates) elle
est retournée à Venise pour le
Carnaval avec
son second mari et quelques amis. Le
brouillard et la bruine brouillaient
le regard
sur la ville. La Plazza était couverte
d’eau. On
y marchait sur des planches qui ne
protégeaient
qu’à peine. Remontant depuis vos
orteils, un froid mortel vous gagnait
tout le
corps. On ne se sentait plus. On en
devenait
irréel. Merveilleuse raison pour s’enfoncer
toujours plus loin à la rencontre des
grands
masques costumés de dentelles, de
satin, de
plumes et de soie qui parcouraient les
rues et
les campi, en tournant sur eux-mêmes
pour
bien se faire voir. Des marquises en
loups de
velours noir et perruques enfarinées
faisaient
de l’oeil à des Casanova, coiffés de
catogan et
juste évadés des plombs en bas de soie
et
chaussures à talons rouges. Des
Pantalon
tiraient des nez de carton peint pas
possibles.
Des Arlequin faisaient la roue et
explosaient
en bigarrures. Des Colombine livides,
vêtues
de velours pâle et de mousselines
arachnéennes,
dansaient au-dessus de ponts en
arcade.
Le centre de la ville n’était que
vertiges, élégances
et exhibitionnisme. La neige tombait
sur la lagune, comme pour voiler de
gaze ces
apparitions, aussitôt suivies de
disparitions...
Les flocons cessaient-ils que la brume
vous
glaçait jusqu’à l’os, sans pour autant
vous
empêcher de regarder éperdument, ou de
vous
montrer follement. Cette quatrième
fois à
Venise, elle avait poussé jusqu’au
ghetto, et
avait vu Othello à la Fenice.
Pour son cinquième séjour à Venise, son mari
et elle avaient été invités à coucher
dans un des
vieux palais du Canal Grande, près de
l’Accademia et du musée Guggenheim.
Là,
c’était bien comme le disaient les
livres. Les
proportions étaient superbes, mais les
peintures
du rez-de-chaussée moisies, et l’ancienne
salle de bal, presque vide en
prévision de la
prochaine inondation. L’ensemble faisait
sordide
et suranné. La propriétaire âgée y
reprisait
des bas, collée à un petit radiateur,
car
chauffer cette invraisemblable baraque
coûtait
les yeux de la tête.
... Ris de l’eau. Ciel grisé. Une mouette crie.
Bruit répétitif de vaguelettes venant
frapper les
pieux nécessaires à l’accostage des
vaporetto.
On dirait cent mille tapotements d’ongles...
Rien que pour arriver sur ce quai
depuis le
centre de Venise, je me suis perdue
plusieurs
fois. Chaque place de Venise a son
église et son
puits scellé et sculpté. Les rues et
les canaux se
tortillent entre ces places. Les
culs-de-sac sont
nombreux. Venise est un labyrinthe, je
viens
d’en refaire l’expérience. Deux hommes
à qui
je demandais mon chemin m’ont escortée
jusqu’à
la plazza San Marco. L’un d’eux m’a
dit
aller à Paris au moins une fois par
mois. Il y
jouerait au poker et au casino... J’ai
eu du mal
à trouver le départ de la ligne
directe pour San
Giorgio. Hier, j’avais pris un
vaporetto qui faisait
le grand tour par la mer. Il lui a presque
fallu une heure pour me déposer à San
Giorgio. À temps pour apercevoir le
cloître du
monastère à travers la grille, mais la
basilique
dans laquelle je voulais entrer venait
de fermer.
Devant le banc où je suis assise, une
photo de
la façade du Palais des Doges,
quasiment blanc
sur blanc, digne et superbe, cruel et
carcéral...
D’autres images en désordre dans ma
tête : le
vermeil léger d’un coucher du soleil
sur la
lagune tandis que je léchais un cornet
de glace
au yaourt... une lessive à dominante
rouge
étendue à sécher à travers une rue
étroite...
notre marche à travers une Venise bleu
nuit et
peuplée d’ombres, avec Annick et
Danielle...
Punta de la Dogana, les jouets de
plastique
que Jeff Koons a reproduits en
gigantesque et
en acier... à l’Accademia, un Dieu aux
bras
ouverts en demi-cercle pour accueillir
une
Vierge pensive... une
"Annonciation" de
Véronèse où la Vierge se montre aussi
effrayée
que le pape juste élu dans le dernier
film de
Nanni Moretti... Jan Fabre -en Christ
mort- à
Santa Maria della Misericordia qui
oblige ses
visiteurs à chausser des patins pour s’engager
sur son parquet doré et approcher de
ses quatre
cerveaux hypertrophiés et de sa
"Pieta" à
tête de mort... Pollock à la fondation
Guggenheim dont les toiles se changent
soudain
en tourbillons d’étoiles et de
fluides, en
trémoussement d’atomes, en mouvements
hallucinés de corde à sauter, jusqu’à
ce que, le
dripping devenant truc, le miracle
cosmique
tourne court... des photos à la
fondation
Vuitton : de l’eau qui coule
confrontée à un
bateau qui coule, des chutes de
maisons à celles
du Niagara... au palais Grassi, trois
peintres
contemporains : le Roumain Adrien
Ghenie,
Philippe Perrot et ses jaunes crémeux
d’où la
vie sort comme d’un oeuf, Marlène
Dumas et
ses humains ramenés, avec grâce et
puissance,
à de violentes expressions baveuses...
une
vidéo aussi -de qui?- évoquant la
rencontre
extatique sur une terrasse d’hommes, d’enfants
et d’oiseaux... Ah, j’allais oublier !
Dans
le grand salon de la fondation Prada,
le plafond
est si opulent, si tape-à-l’oeil qu’en
y
entrant je n’ai fait attention qu’à
lui. Un de
mes pieds en a profité - le mal appris
! - pour
entrer dans un des plats, bas et
rectangulaires,
remplis d’une eau sombre, qui
composaient
une installation au sol. Ce pied dans
le plat a
provoqué un petit scandale, mais bon,
on ne
me l’a pas coupé. J’ai donc pu venir
ici où j’échange
quelques mots avec d’autres touristes
qui attendent aussi - ah vous avez
fait ? vous
connaissez ? et alors c’est bien ? on
ne me l’a
pas conseillé, mais vous, vous
trouvez... ? non,
moi, voyez-vous...
Quand mes voisins s’en vont, je tire de ma
poche le papier sur lequel j’ai noté
deux graffiti
au pochoir, remarqués sur deux ponts
différents.
KILL ALL ARTISTS sur l’un.
Et sur l’autre :
ANONYMOUS
STATELESS
IMMIGRANTS
PAVILLON...
Bienfait, après cette overdose d’images, de
mots, et d’impressions, de m’asseoir
dans la
basilique de San Giorgio et d’y
attendre que la
petite fumée d’Anish Kapoor sorte de
son
chaudron et s’élève vers le dôme et
au-delà.
"Du spirituel dans l’art" –
merci à Kandinsky
pour cette expression. Et merci à
Anish
Kapoor qui me la rend plus vivante que
Kandinsky lui-même. Je reste assez
longtemps
pour saisir en détail le déroulé du
mouvement.
Il y a d’abord quelque chose qui s’agite
et se
tortille. Quelque chose comme une
brume
convulsive qui rampe en tourbillons
autour du
chaudron placé à la croisée de la nef
et du
transept. Quelque chose en travail.
Quelque
chose d’obstiné, à la recherche d’on
ne sait
quoi... Et tout à coup, ce quelque
chose prend
forme, altitude, direction, sens...
Une vapeur
gris tourterelle s’élève et monte,
monte,
monte, en dansant, sans effort ni
tension.
S’agit-il d’une inspiration ? d’un
sentiment ?
d’une action ? d’un instant de grâce ?
Ou tout
bonnement d’un moment de vie plus fort
?...
j’y vois tout ce qu’on veut. Ce qu’on
peut, plutôt.
Ce qu’on porte en soi. Ce qu’on traîne
avec, autour et derrière soi et qui,
parfois, par
bonheur, nous entraîne à nous
dépasser.
Après, bien sûr, cet élan retombera.
Bien sûr, il
se cassera à nouveau. À nouveau, il s’éparpillera
en désordre à ras de terre, avant d’à
nouveau...
De l’aérien plus léger que l’air.
Mon dernier voyage à Venise, avant celui qui
s’achève ce soir, fut également plus
léger que
l’air : je ne l’ai jamais fait, et mon
père non plus,
mais nous en avons beaucoup parlé.
" Et si on
allait à Venise ? " me
proposait-il encore, la
veille de sa mort, à quatre-vingt
dix-huit ans.
Béatrice
NODÉ-LANGLOIS.